Bienfaits
Les bienfaits du jeu de rôle
(grandeur nature) sur la santé mentale et physique
Stéphanie Laurin
Publié le 9 mars 2026
Table des matières
Introduction
Nul doute que la pratique d’un loisir, sous toutes ses formes, contribue au bien-être général. Le loisir amène des bienfaits comme la détente, le divertissement, la socialisation, et permet l’équilibre de sa vie en dehors des obligations quotidiennes. Parmi les types de loisirs, on retrouve les jeux de rôles qui sont des récits fictionnels à la fois scénarisés et cocréés dans lesquels les joueurs incarnent des personnages par leur voix et leur physique. Les jeux de rôle (RPG) englobent les jeux sur table de type Donjons et Dragons (DnD) avec joueurs et maître de jeu (DM), mais aussi le Grandeur Nature (GN), qui se déploie sous forme de jeu théâtral collectif improvisé et immersif avec costumes, décors et accessoires, dont des armes de mousse.
En février 2026 dernier se tenait la deuxième édition du Festival des GN au Québec, et dans le cadre de cet événement rassembleur pour la communauté des joueurs et organisateurs du monde du Grandeur Nature, j’ai eu l’occasion de présenter une conférence intitulée : Les bienfaits du jeu de rôle (grandeur nature) sur la santé mentale et physique. Cette conférence de 45 minutes visait le partage de recherches, connaissances et témoignages personnels sur les effets psychologiques de ce type de loisir. Cette recherche a été menée par intérêt personnel et désir de regrouper les connaissances à ce jour sur le sujet, adapté au Québec.
Étant étudiante à la maîtrise en art-thérapie à l’UQAT et cofondatrice du grandeur nature Carte Noire : Jeu de rôle aventure et survie depuis 10 ans, je suis passionnée par l’intersection entre les arts et la psychologie. Au fil des ans, en tant qu’animatrice et organisatrice de GN j’ai pu expérimenter les effets positifs de ce loisir sur moi-même, mais j’ai pu l’observer également sur les joueurs. Carte Noire est un grandeur nature qui mise beaucoup sur la psychologie des personnages et propose un système de jeu avec points de troubles mentaux (TM), dans lesquels les personnages développent des psychopathologies en fonction des différents traumas et scènes d’horreurs vécues en jeu. On y retrouve d’ailleurs des compétences de métiers en lien avec la psychologie, ce qui permet aux joueurs et animateurs d’expérimenter la relation d’aide, en jeu. Au cours de mes années à Carte Noire, j’ai été témoin de scènes émotionnelles intenses et cathartiques, j’ai pu assister à des transformations personnelles à travers les personnages, en plus de la création de liens d’amitiés profondes. J’ai toujours considéré que le jeu de rôle est beaucoup plus qu’une activité de divertissement, c’est à mes yeux une occasion d’exprimer, d’expérimenter et d’apprendre sur soi-même et les autres.
La recherche
La question avant tout n’était pas simplement de savoir quels sont les bienfaits de la pratique du jeu de rôle de type grandeur nature, mais surtout de comprendre pourquoi et comment ces bienfaits sont vécus par les joueurs.
Au niveau de la méthodologie, j’ai mené d’abord une recherche de textes scientifiques accessibles en ligne sur le sujet de la psychologie et de la santé mentale appliquée au monde du jeu de rôle. La vaste majorité des textes de références proviennent de l’Europe, et plus précisément des pays nordiques. Les articles scientifiques et projets de recherches trouvés sur le sujet des RPG (Role playing game) incluaient souvent davantage les jeux sur table (DnD), mais pour les bienfaits de cette recherche, j’ai volontairement fusionné les concepts pour parler du jeu de rôle sans distinction.
Cette recherche se veut donc avant tout qualitative et propose une analyse réflexive thématique. À partir de mes notes de lecture, j’ai sélectionné cinq grandes thématiques dans lesquelles les idées des différents auteurs se recoupent souvent. Ces thèmes sont : l’identité, l’expression, l’évasion, l’empathie et les liens sociaux. Pour la conférence, j’ai ajouté le thème de la santé physique, bien que peu de recherches sur le sujet aient été trouvé. J’ai voulu spécifier l’aspect Grandeur Nature (GN) et illustrer les thématiques de la recherche par des expériences de réels joueurs au Québec. Un appel aux témoignages a été réalisé via un formulaire en ligne diffusé sur les différents groupes Facebook de rassemblement de joueurs, ce qui m’a permis de récolter les propos de 35 participants qui fréquentent différents GN. Le délai de réponses était tout de même court, ce qui a permis de récolter un petit échantillon de la grande communauté des GN du Québec. L’âge des participants varie de 15 à 50 ans, avec une moyenne de 33 ans. 31.4% des répondants s’identifient comme homme, 62.8% comme femme et 5.7% comme autres catégories ou non déclaré. Pour cette recherche, seuls les prénoms seront utilisés et l’anonymat est respecté pour ceux qui le désiraient. Tout au long de cette recherche, le terme santé mentale sera défini comme « un état de bien-être qui permet d’affronter le stress de la vie, de s’épanouir, d’apprendre, de travailler et de contribuer à la vie de la communauté.» (OMS, 2026) En ce sens, cette recherche abordera la santé mentale dans un aspect plus global et non en regard des psychopathologies, bien que certains exemples soient mentionnés.
Identité : Le GN comme espace d’exploration du Soi
Avant d’aborder plus en profondeur les différents thèmes, dont ceux de l’identité et de l’expression, il est important de comprendre les effets psychologiques de l’incarnation d’un personnage en situation de jeu de rôle. Le Grandeur Nature permet l’expérience du personnage à la fois psychologiquement (intentions, actions dans le scénario) et physiquement (costume, maquillage, voix, posture, etc.) le tout dans un univers immersif (terrain, décors, accessoires, etc.). L’immersion est vécue lorsque le joueur se met dans la peau d’un autre soi et non plus seulement dans sa réalité. Il entre dans la réalité du jeu (scénario) et de son personnage. « Dans l’état psychologique du jeu, les participants intègrent simultanément réalité et fiction ; pourtant, les événements vécus par le personnage dans le monde fictif sont également ressentis par le joueur. De fait, ils sont vécus comme réels sur le plan physiologique. » (Bowman, 2024) Le joueur qui incarne le personnage, lui prête sa voix et son corps, et par conséquent les émotions et actions se produisent réellement sur le plan physiologique du joueur. On parle d’expérience par procuration (vicarious experience) (Meriläinen, 2012) lorsque le joueur vit des émotions et expériences à travers un personnage dans un contexte donné, sans nécessairement les vivre dans sa réalité quotidienne.
Plusieurs chercheurs se sont consacrés à définir les phénomènes transférentiels qui interviennent entre le joueur et le personnage. Le concept du bleed est un phénomène lorsque les pensées, sentiments et comportements interpersonnels du joueur influencent son personnage, ou vice-et-versa. (Causo & Quinlan, 2021) Il y a une sorte de débordement ou de contamination qui peut être observée dans les deux sens. Avec le bleed-in, ce que vit et ressent le joueur transparaît dans son personnage. Par exemple, un joueur qui éviterait un conflit important en jeu avec son personnage parce qu’il est inconfortable avec la confrontation dans la vie réelle. Le bleed-out, est plutôt lorsque les caractéristiques du personnage et ses actions ont un impact dans la vie réelle du joueur. (Walsh & Linehan, 2024). Un joueur pourrait gagner en confiance dans sa vie après avoir incarné un personnage de leader respecté dans un jeu. Il faut comprendre que le phénomène du bleed a des impacts qui peuvent être perçus à la fois négativement ou positivement, et que selon Montola (2010) et Bowman (2013) : « Il s’agit d’une expérience transformationnelle, donnant un espace au joueur d’exprimer des problèmes difficiles de sa vie de tous les jours. » Un autre concept intéressant est celui du steering, lorsque le joueur oriente les actions et décisions de son personnage en jeu de façon intentionnelle pour des raisons hors-jeu. Par exemple cela peut avoir comme but de diminuer l’intensité vécue dans une scène, comme une forme d’auto-régulation émotionnelle. « Les joueurs vivent une sorte de double conscience ; les décisions en jeu sont prises par le personnage, mais le joueur est conscient tout au long du processus et perçoit les différences et les similitudes entre le comportement de ses deux personnalités. » (Diakolambrianou, 2021) Ce concept de personnalités du joueur et du personnage nous amène sur le premier thème important.
Quelles sont les raisons qui poussent un joueur à choisir un personnage en particulier ? Ce choix est souvent inconscient, mais a pourtant une multitude de bienfaits sur le joueur. J’ai identité ici quatre principales fonctions du choix du personnage.
Premièrement, le personnage peut refléter l’identité réelle de la personne, près de son soi actuel. Cela peut être une expérience plus facile et moins confrontante pour le joueur de rester dans une zone de confort. Cela permet d’explorer la conception de soi-même et de ses valeurs à travers les comportements de son personnage (Diakolambrianou, 2021).
Deuxièmement, le choix du personnage peut refléter un idéal de soi, des qualités qu’on aimerait posséder ou encore, refléter des caractéristiques de soi, mais exagérées. Parmi les témoignages, un très grand nombre parlait d’une grande timidité au départ, comment les grandeurs natures leur ont permis de développer une plus grande confiance en eux et d’explorer leur leadership, tel que mentionné plus haut avec l’effet de bleed-out. C’est le cas d’Olivier qui se disait introverti, maladroit socialement dans sa jeunesse et pour qui l’incarnation d’un personnage leader en grandeur nature lui a permis de sortir de sa coquille. Aujourd’hui il occupe un poste de gestion avec une quarantaine d’employés et confie que ça n’aurait pas été possible sans l’avoir essayé en Grandeur Nature. C’est sensiblement la même chose pour Susie, qui a appris à ne pas s’excuser de jouer des personnages fort avec du leadership.
Troisièmement, le personnage peut refléter des aspects de soi qui seraient davantage nié, refoulé ou non exploré. En psychologie analytique, on retrouve le concept d’Ombre développé par Carl Gustav Jung. Bowman, à travers les travaux de Beltràn (2013) définit l’Ombre du joueur comme « des contenus refoulés de l’inconscient personnel et collectif que les joueurs trouveraient normalement répugnants et désavoueraient. » (Bowman, 2024) Parmi les témoignages, Zaly, une personne vivant avec une impulsivité et un TDAH confie que le grandeur nature lui a permis de lâcher lousse des aspects de sa personnalité qu’elle devait toujours garder sous contrôle pour se fondre dans la masse. De son côté, Kiti raconte que le grandeur nature a l’adolescence lui a permis de tester des traits de caractères différents et de se découvrir, de s’approprier sa personnalité.
Un dernier bienfait que je trouve important de parler est l’exploration des notions d’identité de genre ou autres aspects marginalisés dans un contexte sécuritaire. Baird (2021) a écrit une autoethnographie sur l’exploration du genre dans le jeu de rôle en tant que membre de la communauté LGBTQIA+. L’article relate l’expérience personnelle de jouer pour la première fois un personnage féminin dans une partie DnD, ce qui lui a permis de considérer une version différente de soi-même et d’explorer la transidentité. Parmi les témoignages, Mélanie raconte que le jeu de rôle lui a permis d’explorer sa féminité, mais aussi son désir de non-féminité à différents moments de sa vie. Ernestine trouve que le jeu permet d’explorer les champs du possible et les limites sur certaines règles et préjugés sociaux, puisque le tout se déroule dans un contexte fictif et sécuritaire. L’auteur Baird insiste qu’il soit essentiel que les rôles soient « renvoyés » par les autres membres du jeu de rôle grandeur nature. Les recherches sur le sujet ont démontré qu’en étant validés dans le rôle qu’ils incarnaient, les participants se sentaient vus et reconnus. (Baird, 2021) La notion de safe space est primordiale en grandeur nature, en raison de son caractère fantastique, il permet aux individus de s’identifier sans contraintes et d’assister dans la création de l’identité. (Yuliawati et al., 2024)
Pour conclure, l’auteure Diakolambrianou nous indique que « selon la perspective de la psychologie centrée sur la personne, ce que nous allons représenter et explorer sera toujours une ou plusieurs configurations de nous-mêmes, qui peuvent être plus proches ou plus éloignées de notre conscience et de notre image de soi, selon le niveau de défi que nous choisissons de nous lancer à chaque fois. (…) Plus nous nous éloignons de notre zone de confort en incarnant des personnages loin de nous-mêmes, plus la valeur thérapeutique augmente. » (2021) Alexanne confie qu’elle parle fréquemment de ses personnages en thérapie : « Observer les répétitions, ce qui revient, ce qui se rejoue permet de se rapprocher de partie de soi dont je n’aurais pas eu accès autrement. Je crois qu’un peu comme les rêves ou les lapsus, le jeu de rôle et la spontanéité qu’il implique, derrière un personnage, donne un accès à nos scénarios relationnels inconscients. » Pour résumer, Rachel nous dit : « ça m’a complètement changé. Ou en fait, je suis devenu plus moi-même. »
Expression : Le GN comme forme d’expression émotionnelle et créative
Le jeu de rôle procure un espace pour l’expression sous toutes ses formes. Tout d’abord, au niveau émotionnel, le jeu de rôle a un effet de relâchement, de défoulement et de libération émotionnelle qu’on désigne également d’effet cathartique. Le jeu de rôle « permet l’expression de sentiments qui sont ordinairement supprimés par les mécanismes de défenses. » (Blackstock, 2016) Ainsi, les émotions telles que la colère et l’hostilité peuvent être exprimées dans un tout autre contexte. Une participante de grandeur nature nous raconte : « En GN, la source de l’émotion est comme celle d’un film, le problème n’est pas réel. L’émotion est vraie et viscérale (…) mais le problème, le facteur de stress n’est pas réel et donc cette lourdeur ne reste pas par la suite ». De plus, le contexte fantastique offre un espace inclusif d’expression des émotions des joueurs, sans les conséquences négatives. (Yuliawati et al., 2024) Le jeu de rôle permet au joueur d’utiliser son personnage comme tampon pour travailler sur des émotions difficiles tout en prenant une distance par rapport à elles, puisqu’elles sont dans l’univers fictif. (Bowman, 2024) Une participante anonyme nous raconte plutôt un défi d’expression : J’ai eu la chance d’incarner beaucoup de personnages, dont un qui faisait partie d’un peuple qui se disait « sans émotion ». (…). Étant une personne extrêmement émotive, ça a été un superbe défi de jouer un personnage stoïque et qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait quand des émotions incontrôlables apparaissaient. Les joueurs lui ont appris à sourire et à rire, et iel a vécu une situation de tristesse intense.
Le grandeur nature est un loisir multidisciplinaire permettant l’expression de la créativité sous toutes ses formes (théâtre, arts visuels, littérature, musique, etc.). La créativité étant un besoin psychologique, le jeu apporte au joueur une énergie considérable et a un effet motivationnel bénéfique pour la santé mentale. (Walsh & Linehan, 2024) Un participant raconte : « Le GN m’a permis de me découvrir pleinement en tant qu’artiste, que ce soit dans la musique, le jeu d’acteur, ou encore la danse et la peinture ! Personne ne juge. » Bon nombre témoignent qu’ils apprécient les moments de préparation avant les scénarios, que ce soit la confection de costumes, les tests de maquillage, l’apprentissage de la musique ou l’écriture d’éléments de scénario.
Finalement, il ne faut pas oublier que le grandeur nature est un jeu avant tout. Il y a tout un aspect fantastique et scénarisé faisant appel à l’imaginaire qui n’est pas sans rappeler les jeux imaginaires que font naturellement les enfants entre eux. Ainsi, l’animateur ou le maitre du jeu (DM) peut décrire une scène dans laquelle il y a une explosion ou un effet magique, et les joueurs embarquent volontairement dans le jeu de faire comme-si. En tant qu’adulte, le grandeur nature offre un cadre et un alibi permettant de renouer avec son enfant intérieur. (Diakolambrianou, 2021) Il peut donc être bénéfique de reconnecter avec son propre espace de créativité et d’imaginaire, par l’improvisation et le jeu à son état le plus pur. (Blackstock, 2016) Dans son livre Jeu et réalité (1971), l’important pédiatre et psychanalyste Winnicott nous dit : « C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité tout entière. »
Évasion : Le GN comme échappatoire au quotidien et expérience d’immersion
Le jeu de rôle offre la possibilité de prendre du recul et mettre sa vie sur pause pendant plusieurs heures (Walsh et Linehan, 2024). C’est un loisir immersif, qui permet à la fois d’être dans l’instant présent et d’échapper à la réalité. Les recherches ont démontré que les jeux de rôle apportent parfois ce sentiment de flow (Csikszentmihalyi, 1990), impliquant une concentration accrue, un sentiment que le temps, soi et l’environnement est changé, et un focus sur le moment présent dans l’activité.
La joueuse Nancy nous raconte : « Le ici et maintenant, décrocher de la routine ça fait un bien fou mais je faire un parallèle avec mon beau père qui ne comprenait pas vraiment notre engouement à moi et mon mari de partir dans le bois pour incarner un personnage juste qu’au jour où je lui ai dit : toi pourquoi tu vas à la chasse? Il m’a dit décrocher, avoir du plaisir, prendre du temps pour moi. C’est exactement ce que le jeu de grandeur nature nous donne au fond et comme pas mal toute les activités qu’un humain pratique que ce soit l’artisanat, le ski, l’observation des oiseaux… » D’ailleurs, Marie-Michelle souligne que le simple fait de ne pas avoir de réseau LTE fiable sur le terrain, permet de décrocher d’internet le temps d’une fin de semaine. Il y a une réelle coupure avec le monde extérieur.
Le jeu de rôle permet également aux participants d’échapper aux conflits, frustrations, déceptions, stress et autres problèmes de la vie quotidienne. C’est une porte d’entrée dans un autre monde, où tout est possible et où le non-résolu peut être résolu. (Meriläinen, 2012) C’est le cas de Rachel qui nous confie : Je suis une maman qui a eu son lot de défi et de fardeau, ne pas être moi pendant quelques moments ce fut souvent ma soupape de légèreté. Sam raconte que les grandeurs nature sont pour elle des parenthèses de liberté : mon anxiété habituelle s’y fait beaucoup moins présente, et je me sens plus forte, plus confiante, capable d’affronter ce qui se présente à moi à travers la peau de mes personnages. C’est également le cas d’Apejow : « Étonnamment le GN m’aide énormément à échapper mes problèmes et à mieux vivre. A cause de ma dépression j’ai énormément de misère à bouger ou aller dehors surtout l’été et avec les GN ça me donne vraiment envie de sortir et faire comme si je n’avais pas de problèmes et mettre toute ma vie en pause pour une fin de semaine ». En effet, « le jeu offre une pause de la rumination et des pensées excessives, il offre une distraction des défis de composer au quotidien avec des difficultés de santé mentale. » (Causo & Quinlan, 2021) Susie nous résume bien : « Les faux problèmes permettent d’oublier les vrais problèmes. »
Cette forme d’échappatoire à la réalité, en revanche peut causer de la dépendance. (Causo & Quinlan, 2021) Ariane nous confie : « C’est presque addictif. Des fois j’aimerais pouvoir y rester le plus longtemps possible, c’est difficile d’accepter de revenir à une vie normale après. C’est tellement un cocktail intensif de sentiments positifs que sa vie peut sembler bien fade à côté. » Bien que ce sentiment d’évasion soit positif, il faut faire attention que le jeu ne soit pas utilisé seulement pour fuir ses inquiétudes et responsabilités, un équilibre est nécessaire. (Walsh & Linehan, 2024)
Liens sociaux : Le GN comme communauté et laboratoire social
Le grandeur nature est avant tout un hobby social, permettant de regrouper des individus différents autour d’intérêts communs. Le fait de se retrouver ensemble sur un terrain dans un même scénario et d’avoir différents clans, guildes ou groupes permet de créer facilement les interactions sociales. Bon nombre de témoignages mentionnent le grandeur nature comme une deuxième famille. On note pour la plupart des amitiés, voir mêmes relations amoureuses, créées dans le contexte du jeu qui perdurent dans le temps, bien au-delà du contexte initial. Les études ont démontré que la création de liens sociaux a un effet positif direct sur la santé mentale, notamment l’anxiété et la dépression. (Walsh & Linehan, 2024) Les connexions sociales sont un facteur de protection déterminant chez les personnes qui se rétablissent de problématiques de santé mentale et le jeu de rôle permet de répondre à des besoins de socialisation, tel que la création de liens et relations (Causo & Quinlan, 2021).
Plusieurs personnes ayant témoigné disent que la communauté des GN est accueillante, ouverte et toujours prête à s’entraider. Mentionné plus tôt, la création d’un safe space est essentielle. Une participante anonyme nous raconte : On est là pour tripper en gang et ça se ressent dans les attitudes, dans les moyens mis en place pour assurer le confort des autres (les ok-check, les safeword, les vraiment-vraiment pour éviter les arrêts de jeu en passant un message hors-game…). C’est aussi une grosse gang de neurodivergents, et j’ai pu recevoir du support et des réponses à des questions d’autres neuro-divergents avec le même diagnostique que moi. Pour Ernestine, le grandeur nature est une excellente manière de tisser des liens véritables en dehors des algorithmes sociaux-économiques et contribue à l’ouverture plutôt qu’à la polarisation. Un participant anonyme nous dit : C’est un fabuleux moyen de briser les barrières sociales, que ce soit en termes de classe, d’âge et de genre !
Des recherches ont été effectuées afin de mesurer l’efficacité du jeu de rôle dans l’amélioration des compétences sociales, notamment auprès des jeunes atteints de troubles du spectre autistique. (Blackstock, 2016) Questionnés sur le sujet, plusieurs participants ont généreusement témoigné de l’impact positif du grandeur nature sur leur socialisation. C’est le cas de Lydia : je suis audhd (Autisme/tdah) et j’ai appris la communication, non verbale et le sarcasme. Un autre participant, Radvek témoigne : « Je suis autiste. En tant que tel, je me suis servi des GN comme classe intensive pour apprendre à mieux socialiser. »
Pour d’autres, le grandeur nature permet de vaincre l’anxiété sociale. Jean-Marc raconte : J’étais beaucoup plus anxieux socialement quand j’étais jeune et le GN a clairement aidé pour ça. Je n’aurais sans doute pas fini prof dans la vie si ça n’avait pas été du GN! ManuE nous confie : Je suis une personne introvertie qui a plutôt tendance à s’isoler. Si ce n’était pas des GNs, je ne sortirais que très rarement de chez moi en-dehors du travail. (…) Le fait qu’il existe des plateformes de communication en ligne aide également à renforcer les liens entre les membres de la communauté entre les évènements ou même à en créer des nouveaux.
Empathie : Le GN pour comprendre et ressentir l’expérience de l’autre
En plus des bienfaits au niveau social, l’auteure Merilänen (2012) démontre dans ses recherches que le jeu de rôle est un environnement qui peut permettre le développement de l’intelligence empathique tant en jeu, que dans la vie de tous les jours. L’empathie peut être définie comme la capacité à comprendre les sentiments et/ou les expériences d’une autre personne de son propre point de vue, bref notre capacité à nous mettre à la place d’autrui. Tous les êtres humains naissent avec une capacité innée d’empathie, liée à des systèmes neuronaux de notre cerveau appelés « système des neurones miroirs » (Diakolambrianou, 2021).
On retrouve dans le GN à la fois l’empathie envers les autres joueurs et l’empathie envers le personnage fictif que le joueur créé. Le jeu de rôle donne une occasion d’empathie à distance, donnant une expérience par procuration des émotions de son personnage, tout en maintenant une distinction entre soi et son personnage. (Yuliawati et al., 2024) D’abord on doit faire l’exercice mental de se demander constamment « Qu’est-ce que mon personnage ferait, avec son histoire précise, de cette situation » « où se situe-t-il ? » C’est littéralement l’exercice de se mettre dans les souliers de quelqu’un, nous dit la joueuse Alexanne.
Ce qui est particulier lors d’un évènement de grandeur nature, c’est qu’il n’y a pas de récit unique. Le jeu se déroule à travers des multiples subjectivités et expériences de joueurs, et à la fin, le récit ne peut être compris qu’en assemblant les différentes histoires vécues par chaque personnage-joueur. (Bowman, 2024) Le jeu de rôle inclut un processus de comprendre et d’interpréter un sujet de différents points de vue. Ce changement de perspective est relié à l’empathie, qui arrive lorsqu’on considère les émotions et actions d’une autre personne dans son contexte donné. (Yuliawati et al., 2024) Jean nous dit : Tout comme en impro (que je fais souvent aussi), la loi du « Yes And » prime en GN! Faut être prêt à embarquer dans les idées d’autrui, ça amène souvent du bien bon jeu. Les pensées, émotions et actions du personnage sont créées par le joueur, mais également par la communauté du jeu qui exerce une influence directe, il s’agit d’une cocréation. (Meriläinen, 2012) Rachel raconte : Se laisser aller dans des plans de marde mais qui fitte avec le perso, c’est atrocement amusant ! Et trouver ce qui dans l’histoire de l’autre peut se lier à la nôtre pour construire une nouvelle histoire, se laisser porter par les rencontres, etc.
Dans les témoignages, certains participants ont mentionné avoir vécus des moments d’entraide et de support. On y observe la capacité de mettre son personnage et le jeu sur pause pour aller vers une personne qui semble en avoir besoin. Par exemple, une participante anonyme raconte avoir déjà aidé quelqu’un en crise d’anxiété/panique et être restée pour l’aider à se calmer pour qu’elle puisse continuer le jeu, ou avoir accompagnée une personne en lui tenant la main jusqu’a la zone hors-jeu après une fin de personnage. Quand quelqu’un tombe, ça ne prend vraiment pas longtemps pour qu’un autre se précipite pour l’aider à se relever. Autant métaphoriquement que littéralement, nous raconte ManuE. L’empathie réduit le jugement envers les autres et envers soi-même, renforçant ainsi l’acceptation de soi et l’acceptation de l’autre. Il s’agit d’un élément essentiel d’une communication efficace dans les interactions interpersonnelles et intergroupes. (Diakolambrianou, 2021)
Santé physique : Le GN comme dépassement de soi
Les bienfaits de la santé physique sur la santé mentale ne sont plus à prouver, étant tout deux interconnectés. Il existe peu d’études qui relient directement la santé physique et le GN, bien qu’il soit mentionné l’apport positif de l’activité physique, notamment pour les troubles dépressifs. (Bartenstein, 2024) Le GN en extérieur est un loisir intensif de plusieurs heures en continu qui implique beaucoup de marche et souvent de la course à pied, du combat d’armes et aussi de l’endurance (poids de l’armure, chaleur). Les situations intenses du jeu amènent les joueurs à passer d’une inactivité physique à un effort physique maximal.
La sédentarité fait partie du rythme de vie d’une bonne partie des joueurs dans leur travail et quotidien et le GN offre cette possibilité de se dépenser et dépasser physiquement. Parmi les témoignages, plusieurs mentionnent que le GN a été un motivateur à intégrer l’activité physique dans leur vie. C’est le cas de la joueuse Marie-Michelle qui a commencé la course à pied, souhaitant prendre son cardio en main. Sam a récemment intégré l’entrainement régulier pour se sentir plus efficace sur le terrain : Chercher à améliorer mon endurance et ma condition physique devient un objectif stimulant, porté par le plaisir et non par la contrainte. Cette motivation se traduit par une meilleure forme générale et un sentiment de fierté, qui dépasse le cadre du GN et a un impact positif sur mon quotidien. Olivier nous explique ses motivations : le fait de constater que j’étais très épuisé à la fin de combats a été un grand motivateur pour me remettre en forme ! D’autre fois c’est simplement pour que physiquement je ressemble plus à l’idée que je me fais de mon personnage… ce n’est pas systématique mais c’est un excellent motivateur de remise en forme dans mon cas ! Cette dichotomie entre les capacités réelles du joueur de GN et celles de son personnage peut être une source de motivation à l’activité physique, désirant rejoindre davantage les capacités de son personnage. C’est souvent le cas des personnages de type combattant, qui demandent une certaine maitrise des armes et entrainement au combat. La participante Mélody raconte d’ailleurs qu’elle souhaite s’inscrire à des cours d’arc ou d’escrime pour améliorer ses compétences physiques.
Résumé
En conclusion, il a été vu que le grandeur nature permet l’expression de soi, de ses émotions et de sa créativité. Il s’agit également d’un loisir immersif qui permet une pause du quotidien. Le GN permet la création de liens sociaux, renforçant les compétences sociales et l’intelligence émotionnelle. Le jeu permet aussi le dépassement de soi mentalement et physiquement. En somme, le GN favorise un développement holistique : physique, mental, émotionnel, créatif et social. (Diakolambrianou, 2021)
Thérapie par le GN
En complément, il est intéressant de savoir que des expériences et recherches ont été effectuées sur le jeu de rôle comme espace thérapeutique avec l’encadrement de professionnels. Par exemple, projet SÄRÖT (Lehto, 2024) est un projet pilote réalisé dans le sud de la Finlande avec l’infirmière psychiatrique Janna-Riia Koivu. Il s’agit d’une trilogie de trois scénarios-expériences avec sujets de santé mentale et abus de substances. Les participants ont réalisé des simulations avant, avaient des safe words et une salle séparée hors-jeu avec une infirmière psychiatrique. L’impact le plus important était après le jeu, dans les moments de discussions libre et de débriefing, qui ont permis à certaines personnes de surmonter certains de leurs traumas, de s’ouvrir émotionnellement et de réaliser de nouvelles choses sur leurs vies et relations. (Lehto, 2024) Dans le cas particulier des GN psychothérapeutiques, où le déclenchement de ces éléments est intentionnel, l’intervention d’un professionnel qualifié est essentielle. Les jeux de rôle grandeur nature peuvent contenir des éléments déclencheurs, même involontaires, et les organisateurs doivent donc les gérer avec précaution. (Diakolambrianou, 2021)

Discussion et ouverture
Pour terminer, j’ouvre ici une sur une réflexion personnelle. Pour que les bénéfices de la pratique du GN puissent être observés, il demeure fondamental que les communautés de joueurs et les différents contextes de jeu proposés par les organisateurs demeurent des espaces accueillants et ouverts de la différence sous toutes ses formes. Autrement, nous en avons peu discuté dans ce texte, mais les grandeurs natures peuvent exacerber certaines difficultés vécues par les joueurs dans leur vie réelle, puisque le personnage est lui-même confronté à des conflits, difficultés ou défis. L’effet de bleed discuté plus tôt amène ce transfert émotionnel et identitaire entre le joueur et son personnage et il n’y a pas toujours de coupure entre les deux. Les GN abordent parfois des sujets sensibles et sont souvent volontairement conçus autour de la rivalité entre les joueurs et avec l’animation. Il faut donc être conscients de l’importance de la sécurité et santé psychologique des joueurs, afin que l’expérience demeure positive.
De plus, le fait que les jeux de rôles se déroulent dans des univers fictifs est à mon sens une bonne occasion d’expérimenter une autre façon de vivre ensemble et de briser les stéréotypes, préjugés et biais qu’on retrouve encore malheureusement dans le monde moderne. Par exemple, certains grandeur nature pourraient tomber dans le piège de reproduire des inégalités de genre réellement vécues dans les différentes périodes historiques de l’humanité. Cette ouverture invite aussi à considérer les différentes particularités de santé mentale, neurodiversité et expériences subjectives de chaque joueur faisant partie de la communauté du GN. Des exemples de bonne pratique en jeu sont la création de safe space, espaces de retraits hors-jeu, mots-clés (safe words) et la référence à des personnes habilités à intervenir en relation d’aide. Je suis d’avis que les organisations peuvent être les porte-étendards de ces valeurs d’inclusion tant hors-jeu qu’en jeu, permettant à tous d’en expérimenter pleinement ses bienfaits.
Cette réflexion ouvre à une recherche future : Comment les organisations de Grandeur Nature peuvent être inclusives et bâtir leur système de jeu et scénario en conséquence ? La porte est grande ouverte à la discussion, à la recherche et à l’expérimentation. N’hésitez pas à partager vos commentaires et réflexions afin de continuer à cocréer ensemble une grande communauté de jeu de rôle positive au Québec.
Pour suivre les recherches de l’auteure : cartenoire.ca / Stéphanie Laurin art
Baird, J. (2021). Role-playing the Self – Trans Self-Expression, Exploration, and Embodiment in Live Action Role-Playing Games. International Journal of Role-Playing, (11), 94‑113. https://doi.org/10.33063/ijrp.vi11.285
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